Ado, jâai eu un Ă©ducateur, jâen ai mĂȘme eu plusieurs mais je ne me souviens bien que dâun seul et plus prĂ©cisĂ©ment je me souviens bien de ses pieds…des chaussures bateaux quâil portait sans chaussettes, je me souviens quâil Ă©tait blond mais je ne me souviens pas prĂ©cisĂ©ment de son visage, juste ses pieds. Des pieds de vacanciers, dĂ©tendus, sans chaussettes… La « maison des Ă©ducateurs » Ă©tait accolĂ©e Ă une maison dâun tout autre genre, la maison dâune grosse dame en mini- short vert qui attendait le client sur le trottoir devant sa fenĂȘtre oĂč elle avait mis un petit panier avec un message « je reçois de telle heure Ă telle heure⊠»
On pense souvent que les Ă©ducateurs sont lĂ uniquement pour les jeunes placĂ©s en foyer ou pour les jeunes dĂ©linquants , jâai le souvenir dâune prof dâanglais Ă qui jâĂ©tais venue apporter un justif suite Ă une absence, sans me rendre vraiment compte de ce que ça pouvait Ă©voquer d’ĂȘtre suivie par un Ă©ducateur, elle avait semblĂ©e horrifiĂ©e « Toi ? Toi tu vas voir un Ă©ducateur ? » Je nâavais pas trop le profil surementâŠhyper timide, plutĂŽt sĂ©rieuseâŠje ne voulais surtout pas me faire remarquer, jâarrivais toujours Ă lâheure, je nâĂ©tais pas insolente ou trĂšs rarement đâŠjâai toujours respectĂ© les rĂšgles et ça pour une bonne raison, je ne voulais surtout pas me faire engueuler, jamais. Deux trois fois dans lâannĂ©e il mâarrivait de ne pas vouloir aller en cours, mais dans ce cas-lĂ je demandais tout simplement Ă ma mĂšre lâautorisation de sĂ©cher et câest seulement avec son accord et sa complicitĂ© que je restais parfois trankilou Ă la maison. JâĂ©tais certaine comme ça de ne pas avoir de problĂšmesâŠ.Je me souviens de « camarades » de classe se moquant un peu de moi et qui apparemment mâimitaient pensant que je venais dâun milieu qui nâĂ©tait pas du tout le mien ⊠« QuâouĂŻs-je ? Quâentends-je ? » Comment on pouvait on ĂȘtre Ă ce point Ă cotĂ© de la plaque???… mais jâai toujours su donner le changeâŠjâĂ©tais en difficultĂ© mais ce nâĂ©tait pas marquĂ© sur mon front et ça mâallait trĂšs bienâŠ
Câest drĂŽle quand mĂȘme en tout cas cette peur toujours, de me faire engueuler âŠ.De mes premiers souvenirs dâĂ©cole et jusquâĂ mon dernier boulot encore, dans ma vie professionnelle, je reste un peu flippĂ©e de faire quelque chose de travers et de me prendre une soufflante, je ne supporte pas ça, quelque part je ne supporte pas lâautoritĂ© et quand jây pense je me dis que câest ce qui fait de moi aussi lâ employĂ©e que je suis, plutĂŽt une bonne exĂ©cutante mais qui ne prendra jamais trop de risque ou dâinitiative, qui restera bien dans les clous Ă faire ni plus ni moins que ce quâon lui a demandĂ©âŠ.
Souvenir de celui qui ne portait pas de chaussettes, de nos diffĂ©rents entretiens, de nos Ă©changes il ne me reste pas grand chose, c’Ă©tait notre dernier rendez-vous, ma sĆur aurait dĂ» ĂȘtre lĂ avec moi mais elle avait fumĂ© des cigarettes, ça l’avait rendue malade et Ă contre cĆur j’avais dĂ» y aller seule, il m’avait souhaitĂ© bonne route, bonne continuation d’une façon un peu solennelle, je l’avais senti vraiment sincĂšre. Je suis arrivĂ©e Ă bon port…
On peut dire beaucoup de chose des gens en regardant leurs chaussures. OĂč ils vont. OĂč ils sont allĂ©s. â Robert Zemeckis De Robert Zemeckis / Forrest Gump.
