Je ne sais pas vraiment couper les ponts.
Ma sœur qui pense me connaître, mais qui me connaît très mal, bondirait en lisant cette phrase et pourtant je suis quelqu’un qui répond, de loin parfois, mais qui répond.
Mon père le sait. Et depuis environ 25 ans il laisse des messages sur mon répondeur de manière cyclique. Je lui réponds. Toujours par sms uniquement. Je n’ai aucune envie de lui parler, ça ne mènerait à rien…Et qu’espère t-il finalement ? Avoir une place dans ma vie ? Devenir grand-père ? Parler de la pluie et du beau temps ?
Il est enfermé dans un cercle de pensées où il se place en victime, dans un déni insensé sur lui-même et sur ses actes, ne comprenant pas pourquoi toute sa famille lui a tourné le dos, expliquant que dans son divorce il n’était pas seul responsable comme si ce divorce expliquait la distance que toute la famille a pris vis à vis de lui.
J’ai été pour ma part dans un cercle insensé où j’ai cherché à comprendre comment mon père est devenu cette personne « monstrueuse ».
J’ai hésité en écrivant ce terme, mais c’est bien de ça dont il s’agit, des actes monstrueux, et à la manière d’une cour de justice au tribunal, lui qui n’a jamais été jugé, j’ai cherché à comprendre, à expliquer comment cet homme en est arrivé à commettre des actes monstrueux. Ça ne change rien aux faits, mais il faut naturellement trouver du sens. Il purge une sentence familiale, il est libre mais seul.
Comment puis-je encore lui répondre ? Je ne sais pas…Ma sœur est allée jusqu’à faire changer son nom de naissance. Je pourrais le bloquer, changer de numéro mais j’ai cette envie irrépressible chaque fois qu’il se confie sur mon répondeur de lui opposer notre vérité. De lui dire non ce n’est pas pour ça que tu es seul, non tu n’es pas une victime, non personne ne t’a abandonné, les gens se protègent en étant loin de toi.
Il finit parfois par m’insulter. Il m’est arrivé de ressentir de la peur juste en écoutant ses messages, des messages qu’il laisse en pleine nuit à bout d’argument, ivre, menaçant, ravivant de vieux souvenirs d’enfance, il ne sait pourtant même pas où je vis.
Il est très sûr de lui lorsqu’il évoque mes obligations liées à notre filiation, il m’a fait part sur messagerie de ses dernières volontés, il souhaite que je le fasse enterrer à Dieppe. Cette demande m’avait surprise… Pourquoi Dieppe ? Avec une voix qui m’était apparue subitement détendue presque « normale » il m’expliquait comme s’il parlait à un vieil ami qu’il y avait d’excellents souvenirs d’enfance, avec ses parents ils prenaient le train, ils allaient à la mer, au cinéma…
Ces révélations m’avaient stupéfiée. Mon père avait vécu des moments heureux… Mon père avait pris le train avec ses parents. Ses parents l’emmenaient voir la mer. Ses parents l’emmenaient au cinéma. Il avait vécu de belles choses avec ses parents là où je n’avais pu imaginer que de la tristesse, des jours d’ennuis, un milieu pauvre, un isolement social, de la frustration…mon père avait été heureux.
Mais que s’était- il passé dans cette famille enfin ? Comment en était-on arrivés là ? Enfant j’ai des souvenirs de sa mère, qui était notre voisine et dont j’ai compris très tard qu’elle était ma grand-mère. Elle aussi meurtrie de solitude, suppliant, implorant devant la porte « mon Mimi, mon Mimi , s’il te plaît ouvre moi … » on verrouillait la porte, on éteignait les lumières, feignant de ne pas être là.
Que s’est-il passé ?
