Un long mercredi de funérailles.

Alban est mort le jour de l’anniversaire de mes enfants. Ses funérailles ont eu lieu une semaine plus tard, près de Rouen.

Philippe m’avait prévenue qu’il ne pourrait pas se libérer pour la cérémonie. Spontanément, Pauline avait demandé à m’accompagner. Je ne comprenais pas tellement pourquoi : elle le connaissait peu, elle ne l’avait vu que deux ou trois fois.

Elle n’était jamais allée à un enterrement. Elle voulait voir comment ça se passe. C’était une curiosité comme une autre, après tout… Samuel, lui, n’avait aucune curiosité pour ce type d’événement. C’était la fin de l’année scolaire et l’un de ses professeurs organisait un Loup-Garou ; il ne voulait pas manquer ça.

J’avais d’abord dit non à ma fille. Puis, à y réfléchir, il s’agissait d’un événement malheureux, mais cela fait partie de la vie. Elle aurait peu d’occasions de rencontrer certains membres de la famille.

J’ai acheté les billets de train, et l’idée de faire ce petit voyage, rien qu’elle et moi, me ravissait quelque part.

Je ne peux pas m’empêcher de tout analyser… Avec ma fille, il y a parfois des tensions ; notre relation est moins simple que celle que j’ai avec mon fils. Pourtant, à ce moment-là, j’ai ressenti du réconfort à l’idée qu’elle m’accompagne. Quelque chose me dérangeait un peu dans cette pensée. Je crois que c’était la première fois que j’avais besoin du soutien de ma fille. Je ne voulais pourtant pas lui imposer ce rôle. Bon… ça se médite.

Dans la hiérarchie de la douleur, je ne ressentais évidemment pas la même peine que ma grand-mère. Même à son âge, perdre un fils du même mal que son mari, quelques années plus tôt, est une douleur que je ne peux pas imaginer. Je ne ressentais pas non plus la même peine que ma mère ou que mon oncle, qui perdaient un frère.

Bien sûr, le décès de mon oncle m’attristait. Mais j’étais là, avant tout, pour soutenir ma grand-mère et essayer aussi de la canaliser afin que tout se déroule bien.

La mise en bière avait lieu à 10 h 30. Nous sommes arrivées à 9 heures depuis Paris. Ma mère devait venir nous récupérer à la gare avec son mari et je me suis étonnée de la voir arriver seule.

Ils avaient eu une grosse dispute au sujet du choix du lieu où nous allions nous retrouver en famille, le midi, pour manger un morceau en attendant la crémation de l’après-midi. Ce sujet de discorde était assez insignifiant ; il s’agissait surtout de passer le temps. Pourtant, il avait décidé de ne pas venir rendre hommage à son beau-frère. Il nous rejoindrait plus tard, si le cœur lui en disait.

Ma mère s’inquiétait de ce que tout le monde pourrait penser de l’absence de son conjoint. Elle dirait qu’il était souffrant…

Nous arrivions sur le premier lieu de recueillement. L’une de mes cousines, accompagnée de son mari, était déjà là, très éprouvée par le décès de son père.

Ma sœur est arrivée peu après nous.  Elle a dit bonjour à tout le monde, sauf à moi, ce qui n’a pas manqué d’attirer un peu l’attention. J’ai trouvé ça déplacé, un peu puéril, et aussi un peu triste qu’en une telle occasion, elle ne mette pas nos différents de côté au moins le temps de se dire bonjour.

Le reste de la famille est arrivé. Il est vrai que certains membres de la famille, notamment les cinq filles du défunt, portaient une tenue pour le moins surprenante : très estivale, disons, et, pour l’une d’entre elles même du rouge.

Je dois dire que j’avais beaucoup hésité dans le choix de ma tenue. Je voulais rester sobre et élégante, ne rien porter qui puisse attirer l’attention, tout en choisissant des vêtements confortables et supportables compte tenu des fortes chaleurs.

Ma grand-mère nous avait prévenus qu’elle porterait un foulard rose. Elle ne voulait choquer personne avec cette couleur, qui n’évoquait pas le deuil, mais ce foulard avait une histoire en lien avec le défunt. Tout le monde l’avait rassurée : cela ne choquerait personne.

L’assemblée s’était rassemblée autour du défunt et du cercueil ouvert. Je restais à l’ écart avec ma fille un moment. Après un dernier au revoir, ma grand-mère me rejoint. Elle se mit à commenter à haute voix, en s’adressant à moi :

— Eh bien alors là ! C’est une première, on se croirait à un mariage !

Elle a ensuite critiqué l’une de mes cousines qui s’était mouchée bruyamment :

— Eh bien, quelle élégance… Et au-dessus du cercueil, par-dessus le marché ! Où est le respect ?

Puis elle a demandé :

— Tiens ? C’est qui, la dame blonde en face ?

Tous les regards se sont tournés vers cette femme, qui a expliqué timidement qu’elle était la femme d’un collègue de mon oncle.

Et puis le pompon…

— La grosse dame, là dehors, mal habillée, c’est la sœur d’Agnès. Elles sont ho-mo-sexuelles !

J’étais extrêmement gênée, comme mon oncle et ma mère. J’ai fini par lui dire :

— Mamie, tu parles fort. Tout le monde t’entend, tu sais…

J’ai invité ma fille à rester dans la pièce à côté. De loin, la silhouette dans le cercueil n’était pas celle que j’avais connue. J’avais un peu peur de découvrir son visage.

Je me suis approchée.

Je l’ai bien reconnu, mais la maladie l’avait abîmé, c’était certain. Son corps m’apparaissait désormais inhabité, dépossédé de son âme. On aurait dit une statue de cire.

J’ai posé ma main sur son épaule. Son corps était dur, très froid, comme un glaçon.

C’est à cet instant que j’ai réalisé que mon oncle n’était plus là.

Je me suis tournée vers ma tante, en pleurs. J’ai posé ma main sur la sienne en signe de soutien, puis j’ai quitté la pièce.

Un policier est arrivé pour sceller le cercueil. Nous étions priés de quitter ce premier lieu de recueillement.

Ma grand-mère, 89 ans, voulait aller déjeuner au McDonald’s.

C’était d’ailleurs le sujet de la dispute entre ma mère et son conjoint, il avait réservé une brasserie, estimant l’endroit plus respectable. Dans la voiture elle s’étonnait que personne n’ait remarqué son absence…

Tout le monde trouvait le choix du fast-food surprenant pour une femme qui avait toujours vécu à la campagne et s’était nourrie sainement. Jusqu’au décès de mon grand-père, ils consommaient principalement les fruits et les légumes qu’ils cultivaient ainsi que les animaux qu’ils élevaient : poules, œufs, lapins, moutons…

Elle voulait manger au McDo. Elle n’y avait jamais mis les pieds et voulait savoir ce que c’était. Point.

Mon oncle, qui n’y était allé qu’une seule fois, une trentaine d’années plus tôt, était très sceptique. Je l’ai convaincu en lui expliquant que nous avions plusieurs heures à patienter et que, là-bas, nous pourrions rester deux heures sans que personne ne nous mette dehors.

Nous étions neuf. Le reste de la famille s’était dispersé jusqu’à la cérémonie précédant la crémation.

Ce fut le seul moment véritablement familial de la journée.

J’ai pu discuter avec une cousine que je n’avais pas vue depuis longtemps. Pendant un instant, tout le monde semblait avoir oublié pourquoi nous étions là. Mon oncle avait demandé des couverts pour manger son burger. Ça nous avait fait rire. Nous prenions des nouvelles les uns des autres après tout ce temps sans nous voir.

Ma grand-mère s’étonnait que nous débarrassions nos plateaux.

— Ah bon ? Ici, c’est comme ça ?

Oui, ici, c’était comme ça.

Retour aux adieux. Avant la crémation, une cérémonie est organisée en hommage à Alban.

Ma grand-mère a toujours détesté sa belle-fille. Une place lui avait été réservée au premier rang, mais elle a refusé. Elle s’est installée au dernier.

André avait finalement décidé de rejoindre ma mère. Nous nous serions bien passés de sa toux de fumeur et de son air renfrogné. Il m’a même semblé le voir s’endormir pendant les hommages.

L’aînée de mes cousines, née d’un premier mariage, a prononcé un discours très émouvant. Elle a exprimé tout son amour pour son père, raconté quelques anecdotes et expliqué combien il allait lui manquer.

Elle a ajouté qu’avec ses demi-sœurs elles resteraient soudées autour de « Mamoune », sa belle-mère.

Une partie de son discours m’a particulièrement marquée.

Elle a raconté combien elle avait été dans le déni face à la maladie de son père. Jusqu’au bout, elle n’y avait pas cru. Et ce qui était le plus surprenant, c’est que cela avait été le cas de presque tout le monde.

Il semblait tellement en forme.

Pour ma grand-mère, c’était différent.

Depuis toujours, elle tient un discours complotiste et, avec les années, on peut dire que la paranoïa a gagné du terrain.

Selon elle, les médecins l’auraient utilisé comme cobaye pour tester un nouveau traitement. Ce seraient eux qui l’auraient tué, en échange d’une grosse somme d’argent. Ma tante et ses filles auraient ensuite tout fait pour accélérer sa mort, le considérant désormais comme un poids. Elles l’auraient privé de soins et de nourriture.

Les hommages de mes cousines se sont succédé. Il avait été un père et un mari aimant. C’était un bon vivant.

Il avait aussi des expressions qui n’appartenaient qu’à lui, et cela m’a émue de les entendre de nouveau. Quand on lui disait « je t’aime », il répondait affectueusement :

— T’as intérêt !

De nombreux anciens collègues étaient présents. C’était manifestement quelqu’un d’apprécié.

La chanson Diego a résonné dans la salle pendant la diffusion d’un montage photo où il apparaissait tantôt avec ses filles, tantôt avec sa femme, ou encore avec mon grand-père.

J’ai remarqué une grande absente : ma grand-mère.

Malgré sa folie, il avait conservé un lien très fort avec elle. Il allait la voir chaque jour. Comme il habitait tout près, il pouvait même se déplacer en pleine nuit si elle avait entendu un bruit suspect ou si elle avait peur.

Puis sont venues Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai, de Francis Cabrel, Le Plus Fort, c’est mon père, de Linda Lemay, puis une chanson des Forbans.

Heureusement, ma grand-mère était sortie juste avant. Elle ne souhaitait pas voir le cercueil partir vers la crémation. Je crois qu’elle n’aurait pas compris le choix plus festif de cette dernière chanson.

Avec un certain soulagement, et après avoir échangé quelques mots avec les uns et les autres, nous avons enfin quitté cet endroit.

J’allais vers ma sœur pour lui dire au revoir. Je me disais que, peut-être, elle n’avait pas osé me dire bonjour ; elle craignait peut-être un refus…

Elle m’a adressé un sourire plat, puis un simple signe de tête qui signifiait clairement que la bise était exclue. Elle a refusé de me dire au revoir. En revanche, elle a dit au revoir à ma fille.

Dans la voiture, avec André et ma mère, régnait un lourd silence.

Nous revenions déjà au quotidien, aux querelles du couple.

Avant de reprendre le train, ma fille et moi sommes allées patienter une heure chez ma mère. Il était inutile qu’ils nous raccompagnent à la gare ; nous prendrions le métro.

André avait perdu ses lunettes. Il accusait ma mère. Tout était de sa faute, mais, comme à son habitude, elle nierait.

Il s’est enfermé dans la cuisine pour fumer.

J’ai dit à ma mère combien j’étais inquiète. Elle avait quitté mon père parce qu’il la frappait. Je lui ai demandé si Pascal était, lui aussi, violent avec elle.

— Pas physiquement.

Il lui criait dessus. Il avait même hurlé à la vieille de « fermer sa gueule ».

Cela m’inquiétait beaucoup, mais je me sentais impuissante.

Je lui ai dit que, si elle en avait besoin, elle pouvait venir vivre chez moi.

C’était trop loin.

Et puis il y avait ma grand-mère…

Je lui ai demandé si elle avait peur.

Elle m’a assuré que non.

L’heure était venue, pour ma fille et moi, de rejoindre la gare.

Épuisées, et un peu en avance, nous sommes allées partager une boisson fraîche et un cookie en attendant le train.

Envahie par un sentiment d’impuissance, d’incompréhension et de questionnement face à la violence de cette journée, je me suis dit que j’aurais peut-être besoin de l’aide d’un professionnel pour me remettre de tout ce que je venais de vivre.

À cet instant, je voulais seulement dormir.

(André retrouva ses lunettes le lendemain sur un muret près du crématorium, là où il les avait laissées)

2 réflexions sur “Un long mercredi de funérailles.

    • Ma fille était beaucoup dans l’observation, elle a gardé un certain recul toute la journée, je l’ai vu un peu inquiète notamment avant la fermeture du cercueil, elle n’a pas l’habitude de voir, d’entendre pleurer les gens comme ça, sans retenu. En fin de journée avant le train on a fait un petit debrief, elle a désapprouvé elle aussi certaines tenues, je raconte souvent des anecdotes d’enfance, je pense qu’elle a apprécié de mettre des visages sur des noms…je lui ai demandé si elle regrettait de m’avoir accompagnée, elle ne regrettait pas.

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